
Par Gwen Le Rest
Dans la vie il y a des moments de grâce, souvenez-vous de la rencontre Vautier-Kris.
Dans la vie, il y a des moments d’émotion, rappelez-vous de Jung.
Dans la vie, il y a des moments de petits bonheurs, ce fut le cas avec Bruno Le Floc’h.
Là, je ne suis pas sûr d’être objectif. Imaginez, j’ai voulu être Bilal après la Croisière des oubliés. Puis, en piquant le “Pif gadget” de mon frère, je reçus le choc en lisant Corto Maltes, j’ai fantasmé la vie de Pratt. Fin 2004, début 2005, mes yeux m’ont porté sur la couverture de Trois éclats blancs, et là… Et là, ce fut de nouveau un coup de foudre. Et quel coup de foudre ! Un coup de foudre pour un auteur complet, scénariste, dessinateur, coloriste, poète. (je ne vous ai pas parlé de Larcenet, mais ça viendra peut-être).

Il était une fois un jeune scénariste-dessinateur de 50 ans qui enseignait à l’école Pivault, à Nantes.
Allons-y ! Lançons-nous et partons à la recherche de Monsieur Bruno Le Floc’h.

En fait, il fut longtemps pour nous un inconnu que nous connaissions sans le savoir. Story-boardeur et lay-out man, il travaillait dans les années 80 sur des séries animées qui firent la joie des téléspectateurs de l’époque. Souvenez-vous des Tortues Ninja, de Clémentine. Plus tard, de Shéhérazade, Clémentine qui fermait les yeux pour découvrir le merveilleux, et le fameux danseur du Houbi-Houbiha : le Marsupilami. Et puis, il y a peu, il fut story-boarder et co-auteur graphique de l’Île de Black Mor, un long métrage de Jean-François Laguionie. (le site officiel)

La rupture. Il était maintenant impossible de faire marche arrière, c’en était fini de la série télé.
2002, St Malo, Bruno devient auteur de bande dessinée. Il propose quatre nouvelles : « au bord du monde ». Il frappe chez les éditions Casterman. Ah, ils sont d’accord, mais à une condition : « laissez-nous choisir le scénariste ! ». Alors, il frappe ailleurs, chez Delcourt, où il rencontre Thomas Ragon.
Quelques jours plus tard, le téléphone sonne :
- On vous édite !
- Vous êtes sûrs ? Ce n’est pas une blague à la con ? (sic)
Le virus BD le prend et à l’automne 2004 paraît Trois éclats blancs. Ca y est, le phare va briller !

Hiver 2005, la neige recouvre les rues d’Angoulême, l’eau a gelé dans les fontaines. Nous nous rendons au Théatre de la ville en ce dernier jeudi de Janvier pour la remise des prix du festival international de la BD. Les nominés et primés se succèdent. Des petits films d’animation de Lewis Trondheim viennent ponctuer la soirée. Et voila le Prix Goscinny qui s’annonce. Le prix du meilleur scénario décerné à jeune auteur.
Oh, surprise, l’auteur n’est pas si jeune. On lui donnerait facilement 45 ans (47 en vrai). J’explose de joie, et je glisse à Jean-Marc Paous -oui il était là – : “Ca c’est vraiment génial !”
Quelques semaines plus tôt , Bruno avait reçu un coup de fil, chez lui, là-bas, en Bigoudenie profonde, à Pont-l’Abbé. On lui annonçait que le Prix Goscinny 2005 serait le sien, à lui qui, à cette heure ne s’avait même pas qu’il y avait un prix de ce nom.
La première idée qui lui vint à l’esprit fut celle du canular. (“Je n’ai pas d’ami capable de me faire une crasse aussi épouvantable ! “) Bruno se renseigne. Du coup, il appelle Anne Goscinny . La conversion avance :
Anne (après un petit silence hésitant) : “…et je crois savoir que vous n’êtes pas tout jeune. 35 ans ? “
Bruno : “J’ai 47 ans !”
Silence.
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L’éditeur Delcourt, fier de son nouveau jeune talent, propose au lauréat de créer la suite des aventures de l’ingénieur. Bruno écrit donc « Une après-midi d’été ». Contrairement à « Trois éclats blancs », il se documente énormément. La première histoire était née de la lecture d’un article sur la construction du phare d’Ar Men, dans « le Chasse Marée », ce chantier durera 14 ans contre trois dans son album.
Dans le premier tome, il racontait son pays, il avait fait appel à sa mémoire bigoudenne. Mais là, l’ingénieur et Nonna se retrouvent dans les tourments de la grande guerre, l’un est mutin, l’autre pas. Chacun a ses raisons, toutes aussi bonnes. Dans un tel cas, on ne peut dessiner n’importe quoi. Il faut veiller à ne pas insulter la mémoire des hommes qui ont vécu cette tragédie. Et de plus il y a sur un tel sujet l’ombre gigantesque de Tardi. Le bonhomme l’intimide, Bruno Le Floch est sur le point de renoncer.
- T’as le prix, lui dit son éditeur, et tu ne veux pas faire la suite ? De toute façon, on n’édite pas autre chose !
- Et merde, j’y vais, je suis assez grand ! Tant pis !

La vie d’auteur continue. Un jour c’est Davodeau qui l’appelle, genre :
« Bruno, j’ai un plan Quai des Bulles / SNCF, veux-tu faire un collectif ? ». Et ce fut « D’un quai à l’autre. »
Pendant ce temps, Bruno continue à story-boarder. Toujours 36 trucs sur le feu.
Nouvelle demande. Les éditions Ouest-France lui proposent de réaliser une BD « Breizh ». Un « OVNI » (ce sont ces propres mots) va naître : Chien rouge. Un OVNI peut-être, mais l’extra terrestre aux commandes signe là une superbe histoire autour de Gauguin. Des silences qui en disent long.

Au fait, pourquoi tant de silence dans le travail de Bruno Le Floc’h ? Il y a du Pratt chez cet homme là.
Selon lui, ces silences sont l’héritage du dessin animé. Le story-board ne contient pas de dialogues et le temps du cinéma n’est pas le temps de la BD. Bruno s’invente un autre temps.
C’est à force de travailler la matière qu’est le scénario, cette envie de traduire le langage écrit en images que le modeste bigouden est devenu bédéaste.
Son travail est celui d’un solitaire qui ne fait pas confiance à l’avis de son entourage. Il est vrai que l’on a tendance à penser que c’est parce nos proches nous aiment qu’ils trouvent bien ce que l’on fait, qu’une indulgence émotionnelle fausse le jugement. De fait, il ne connaît pas le travail d’échange dessinateur/scénariste.
Le travail de Bruno est un travail exclusivement au service de la narration. Son style graphique lui permet de ne pas s’attarder sur les expressions des visages quand on s’éloigne, laissant ainsi le lecteur imaginer ce qu’il veut des sentiments des personnages (cf. page 76 – trois éclats blancs- visage de Nonna). Ce dessinateur-là dit avec des impressions et son travail, selon ses dires, serait une escroquerie sur un 46 pages standard : « J’ai besoin de silences qui s’étendent sur plusieurs pages »
Le prochain « Le Floc’h » est un road-movie avec en toile de fond la campagne française dans les années 60. Un saxophoniste de jazz par à la poursuite de son aimée qui s’est « barrée ». Il ne connaît rien d’elle si ce n’est l’amour. C’est une inconnue d’Outre-Manche.
L’histoire court sur deux ou trois jours loin des routes de basse Bretagne et de la mer (juste un bateau sur une rivière), elle se termine à Dinard… une histoire étrange sur 80 pages.
En attendant, il travaille déjà sur un autre projet : les secrets d’Eléonore. Travail de bénédictin, 350 à 400 plans pour seulement 26 minutes d’images. Le « storyboardage » a conditionné sa façon de concevoir ses propres scénarii :
« Au cinéma, une étape ne peut commencer si la précédente n’est pas finie, d’où une grande rigueur qui conditionne aujourd’hui ma méthode de travail. De fait, je fais mes BD de la même façon. Le destin des personnages est limité par leur caractère et le milieu social dans lesquels ils évoluent. »
Le souhait de Bruno est de faire des choses plus abordables à son niveau. Si Delcourt ne l’avait pas appelé, il serait résigné, avoue t’il : « Je ne suis pas du genre à entrer par la fenêtre. Pour la BD, il était nécessaire que je fasse tout ».
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Cette belle journée s’est presque achevée sur cette question qui tue :
« Mais en fait la BD, c’est comme le cinéma ? »
Réponse de l’auteur est simple et claire :
« La BD est art à part qui n’a aucun lien avec la littérature ou le cinéma, faites pas chier ! »
Nous avons laissé Bruno retrouver ses histoires, ses compagnes de chaque instant, comme il les appelle :
“Une histoire, c’est comme un état amoureux. La personne aimée se trouve bizarrement partout alors que forcément elle ne peut être là. Elle est en chaque chose, comme mes histoires.”

J’aurais pu vous parler de tant d’autres choses ; son travail en Tunisie, au Maroc (où il nous apprend qu’il n’existe pas de structures permettant de faire de la BD), en Irlande. Ses échanges passionnants alors qu’il travaillait sur Princesse Shéhérazade de l’autre coté de la marée nostrum, loin des contes inventés à la Iznogoud, des univers fantasmés mais les lignes me manquent.
Une prochaine fois peut-être ?
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Pour en savoir plus sur cette journée, le compte-rendu-bd-13-dec.pdf (format pdf) détaillé par Emmanuelle, de la Ligue de l’Enseignement du Morbihan.
Compte-rendu de la 6ème journée.
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La prochaine journée se déroulera à Vannes, le 14 Février prochain au CDDP ( 5, rue du Commandant Charcot).
Thème : “La BD fait son cinéma“. Conférence sur les liens BD et Cinéma, atelier Story-board,…
Gratuit sauf le repas.
Pour une inscription (avant le 11 février), contactez :
Emmanuelle Le Ménach – Service culturel
Ligue de l’enseignement du Morbihan
51 avenue Chenailler – BP 313
56 103 LORIENT CEDEX
Tel : 02 97 21 17 43 / Fax : 02 97 64 75 38
